
De Rivka Crémisi
Rivka Crémisi propose une exploration originale à la croisée de la Kabbale, du corps et de la médecine énergétique chinoise. Son travail associe la pratique corporelle — respiration, enracinement et circulation de l’énergie — à l’étude des textes fondamentaux, notamment de la Torah.
L’auteure met ainsi en évidence une correspondance entre le corps, le souffle et le texte, tous deux étant perçus comme des vibrations. La lettre hébraïque devient alors un véritable espace à explorer : comme un « coffre-fort » selon la tradition, elle renferme des dimensions qu’il faut apprendre à ouvrir et à révéler.
À partir de cette approche, l’auteure établit un lien entre la lettre, le corps et l’énergie, en proposant une lecture symbolique de différentes parties du corps, chacune reliée à la force créatrice de YHWH. Son interprétation invite ainsi à considérer le corps humain comme un lieu où se manifeste le principe même de la création, en résonance avec l’univers tout entier.
Le livre propose une vision dans laquelle le travail sur le corps et l’exploration des lettres deviennent deux chemins complémentaires vers une compréhension de l’unité du vivant. Il est préfacé par le rabbin Philippe Haddad et le Maître Kar Fung Wu.
Contenu
La première partie pose les fondements de la réflexion en remontant à l’origine de la création. L’auteure part du « rien » et du point, puis aborde les dix séphirot, les quatre mondes et l’apparition des lettres hébraïques. Elle s’intéresse ensuite à leur puissance symbolique, à la guématria, aux consonnes et aux voyelles, avant de présenter la Kabbale, le livre sacré et la pratique kabbalistique. Après avoir exploré la création, elle se tourne vers l’être humain et son parcours intérieur à travers les chapitres « Où es-tu ? », « L’appel » et « Le chemin ». Le passage de עור, la peau, à אור, la lumière, illustre particulièrement bien sa démarche : partir d’un mot hébreu, observer ses lettres, leurs transformations et leur proximité, afin d’en faire émerger une dimension symbolique plus profonde. Cette réflexion se poursuit avec les différents degrés de l’âme et ouvre progressivement sur le rapport entre l’être humain, le langage et la spiritualité.
La démarche devient particulièrement originale lorsque l’auteure entreprend d’explorer le corps humain à travers les mots hébreux qui désignent ses différentes parties. Le diaphragme devient une porte entre l’inconscient et le conscient, le cœur un lieu de rayonnement de la sagesse, le rein un réceptacle, l’oreille un passage de l’audible vers l’inaudible et l’œil un lieu de passage du visible à l’invisible. La quatrième partie poursuit cette exploration à travers les jambes, les pieds, les articulations et le bassin : l’os devient la « charpente du temple », le pied évoque la traversée, le genou devient une « porte de bénédiction », tandis que la cuisse, le sacrum et les hanches sont associés à différents passages et transformations. Enfin, l’auteure remonte vers les régions supérieures du corps — la nuque, le cerveau, la fontanelle, le visage et la bouche — pour les relier à la connaissance, à la conscience, aux cieux, à la résonance divine et à la parole.
Ce qui rend cette démarche particulièrement intéressante est la manière dont elle transforme progressivement le corps en une véritable carte symbolique : les mots hébreux ne sont plus seulement étudiés pour leur définition, mais deviennent des portes permettant de réfléchir au rapport entre le corps, l’âme, la conscience et le spirituel. Le livre se termine avec Bériout — בריאות, la santé — envisagée comme un rayonnement de l’être, donnant ainsi une cohérence à l’ensemble du parcours, qui mène de la création et des lettres jusqu’à l’être humain incarné.
Mots בְּרִיאוּת (bériout)
Dans cet extrait, l’auteure établit un lien très fort entre la santé, la création et le langage. Elle part du mot hébreu בְּרִיאוּת (bériout), la santé, qu’elle rapproche de בְּרִיאָה (beriyah), la création, et du verbe ברא (bara), « créer ». Être en bonne santé serait alors lié à notre capacité à rester dans un mouvement de création et de renouvellement de soi, plutôt qu’à nous considérer comme quelque chose d’achevé. Elle rapproche également bériout de בְּרִית (berit), l’alliance, introduisant l’idée que la santé implique aussi une relation et un lien avec le divin.
L’auteure poursuit en reliant cette réflexion au Verbe : puisque le monde est créé par la parole, la parole possède également une dimension de transformation et de guérison. La citation du Psaume 107,20 — « il envoya sa parole et les guérit » — vient renforcer cette idée. Le langage devient ainsi un intermédiaire entre l’être humain, le monde et la création. Cette réflexion est particulièrement intéressante parce qu’elle rejoint l’un des fils conducteurs du livre : les mots ne sont pas seulement porteurs de sens, ils peuvent être envisagés comme des forces qui nous relient à nous-mêmes, aux autres et au processus même de création.
Splendeur des Lettres, Splendeur de l’Être
Rivka Crémisi
Éditions Gangles, 2016
Langue française
Avis de Jenny
L’approche de l’auteure est particulièrement intelligente, car elle nous invite à regarder la langue hébraïque autrement. Sa recherche crée des liens qui, au premier abord, peuvent sembler surprenants, mais qui ouvrent justement de nouvelles pistes de réflexion sur les mots, leurs lettres et les différents niveaux de sens qu’ils peuvent contenir. Elle ne se limite pas à donner une traduction ou une définition : elle cherche à faire résonner le mot dans un ensemble plus vaste, en mettant en relation sa forme, son sens, le texte biblique et l’expérience humaine. Cette façon de travailler donne à la langue hébraïque une profondeur nouvelle et nous pousse à nous questionner sur ce que nous croyons comprendre lorsque nous lisons un mot.
Le livre est très riche en information et en références, aussi bien bibliques que philosophiques et kabbalistiques. L’auteure s’appuie notamment sur des figures importantes comme Maïmonide, Moshe Idel ou Abraham Aboulafia, ce qui donne à sa recherche une profondeur et un ancrage dans l’histoire de la pensée juive.
Ce qui m’a particulièrement intéressée dans la démarche de l’auteure, c’est la manière dont elle fait progressivement apparaître un lien entre la parole, le corps et la création. Le corps devient lui-même un espace de lecture, tandis que la langue semble participer à quelque chose de plus grand que la simple communication. Cette recherche amène à se demander si les mots ne portent pas aussi une dimension corporelle et symbolique, et si le langage ne pourrait pas être envisagé comme un point de rencontre entre l’être humain et le processus de création.
L’auteure propose ainsi une réflexion qui dépasse largement l’étude des lettres hébraïques : elle nous invite à considérer le rapport entre le corps et les mots (maux).